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2004 (Cours)
La comunication est l'un des termes les plus récurrents de l’époque
au point de caractériser nos sociétés comme des sociétés
de la communication. La communication est même peut-être l’idéologie
commune de notre époque (L'idéologie est un système cohérent
d’idée propre à une société), donc qui produit
bien une certaine conception du monde.Sa fonction sert à justifier l’ordre
social en cours. Elle n’a pas valeur de vérité, n’obéit
pas à des règles de scientificité. (La science moderne
est elle idéologique, a-t-elle une valeur universelle ou exprime-t-elle
les conceptions de notre monde ?). Feyerabend, dans Contre la méthode: pour lui la science moderne n’est pas du tout
une idéologie, elle explique plus le rapport que notre société
entretien avec le monde, l’aliénation. Pour lui, la communauté
scientifique est une secte. Il y a des formes de pensée qui font système
mais qui n’ont rien d’universel tout en étant partagées
par tous. Le propre de l’idéologie est souvent invisible
et inconscient. C’est de se représenter le monde à
travers des catégories qui semblent naturelles, évidentes, non
problématique. «Communisme», «nazisme»…
étaient les idéologies les pus repérables car conscientes
et qui se présentaient sous la forme de la vérité mais
il y a eu d’autres idéologies bien moins repérables. Il
y a d’abord la société, un certain rapport de force, et
une idéologie qui naît de ça. Alors que ces deux là
partent d’une idéologie et essayent de créer une société
qui y soit conforme. D’habitude c’est la société qui
forme une idéologie.
La communication est une idéologie au sens classique du terme, c'est-à-dire
un système d’idées inconscientes et communes. Sur les dix
dernières années on a interprété les conflits (au
moins à l’échelle politique) comme un problème de
communication, le lexique de la communication est d'ailleurs une structure idéologique.
Il y a des options inconciliables et radicalement opposées et on va parler
de malentendu, de problème de communication. Elle est au carrefour du
champ social, de la relation interindividuelle.
Il existe deux grandes significations à la communication :
1) La transmission réciproque d’informations (fonction, instrument
qui permet de donner un certain amount de signification – la communication
se situe entre une excès de sens et un défaut de sens- on ne communique
rien quand on dit des choses idiotes, et rien non plus quand on dit des choses
trop compliquées). De ce point de vue là, la communication est
réduite à des conditions objectives (il faut un support, etc..)
on peut même calculer combien de significations différentes peuvent
être transmises par messages).
Ce qui différencie un code animal du langage humain (à un code
répond toujours une attitude, mais à un code ne répondra
pas un nouveau code) autant qu’on puisse en juger. Pour une représentation
d’être humain. Pour une espèce animale en règle générale
le code est génétiquement déterminé (il n’y
a pas de variété de code d’un animal à l’autre)
alors que le langage humain est culturellement déterminé.
2) Le sens anthropologique : dans ce sens, communiquer signifie partager. Echanger est différent de partager. D’un point de vue anthropologique, la communication présuppose une communauté de sens, une expérience commune. Est-il possible de communiquer quelque chose à quelqu’un avec lequel on ne partage rien ? Est-ce qu’il n’y a pas une condition prélinguistique à toute communication ? Il suffit pas d’être en communication pour pouvoir communiquer. Paradoxe de la communication toujours pris entre deux défauts : absence d’expérience commune qui fait que la communication est impossible (à la limite j’ai une série d’information) ou une telle communion dans l’expérience que la communication ne sert rien. Quelle est la juste distance ? Quelque soit l’expérience que nous vivons il y a une singularité telle que la communication est toujours enrichissante : cela sort du dilemme logique : cela donne le présupposé qu’il nous faut pour lever le problème.
I. La réduction formelle de la communication à ses conditions objectives
11. Le schéma technique de la communication
Benveniste,
dans Problèmes de linguistique générale La linguistique
est une analyse scientifique de la langue qui nait au début du 20ème
siècle avec Saussure (Cours de linguistique générale en 1905). L’objet de la linguistique c’est la langue, sa structure,
ses évolutions. Il considère qu’il ya communication lorsqu’il
y a un locuteur, un récepteur, un message codé, et une réciprocité.
Von Frist (notre science ne sort pas des limites de l’espèce
humaine, nous nous représentons le monde à la mesure de notre
cerveau – Kant) pour lui le langage des animaux manque
de réciprocité (comportement reflexe) et surtout le langage humain
n'est pas conventionnel (on en invente tout le temps). Suffit-il d’un
langage commun pour arriver à communiquer ?
12. Les conditions formelles de la communication
Grice : Pour qu’une communication soit réussie
il faut qu’elle réponde à 4 règles : la règle
de la quantité (dans une proposition il ne doit y avoir ni trop de sens
ni trop peu – il faut réussir à doser la quantité
de sens recevable qui n’est peut-être pas la même pour tout
publique), règle de la relation (une proposition doit venir à
propos, pertinence, construire un dialogue commun -règle intralinguistique
- répondre des mots qui vont avec- et infralinguistque - qualicatif,
les mots qui témoignent d’une attention à la situation),
règle de qualité (vérité de ce qui est dit), règle
d’univocité du sens (il faut qu’une proposition ne soit pas
ambiguë). Le respect de toutes ces règles présuppose qu’il
n’y a pas d’inconscient, que l’on a un sujet sain sans aucune
névrose. Ce serait très triste si ces règles étaient
parfaitement réussies. Il n’y aurait plus de perte de sens. Il
y aurait plus de poésie, de jeu de mots, d’humour. La créativité
dans le langage et dans le rapport aux autres passe par le risque de la perte
du sens et même de l’incommunication. En littérature la transgression
des règles est le style. La communication «parfaitement réussie»
est le fantasme d’une transparence du sens.
Ex. d’incommunicabilité : En attendant Godot de Becket
(ou n’importe quelle pièce de Guy Foissy Chicago blues: Comédie en six tableaux par ex.). Premier
niveau : mise en scène de la transgression des règles formelles
de la communication, de l’incommunicabilité. Les personnages ne
respectent aucune des règles, par ex ils ne répondent pas aux
questions qui leur sont posées, c’est une suite de monologue haché,
comme s’ils n’avaient pas de mémoire ou alors les mots signifient
en permanence plus que ce que veulent signifier les personnages. Une des règles
qui est la plus transgressée c’est celle de la quantité
notamment par Lucky de la façon la plus théâtrale. Lucky
est un esclave : soit il ne dit rien, il n’arrive pas à parler,
soit il fait de très grands monologues incompréhensibles alors
que c’est le seul à dire quelque chose de censé dans toute
la pièce, mais il dit tellement de choses que c’est incommunicable.
Contradiction absolue entre numéro de dressage et «pense !»
(animal vs humain) et en même temps paradoxe car le maître est incapable
de penser. Son monologue incompréhensible reprend comme lite motive "l’humain
est en train de rapetisser", mais c’est irrecevable, il y a trop
de signification, excès de sens. Critique radicale de la religion "Dieu
utopique, indifférent, sans pudeur, inactif, arbitraire" et aussi
de la science "queaquaqua" excrément de l’activité
humaine, présentée comme stupide est bornée : Testu et
Connard, Acacacacacac… toujours enfermée dans des querelles d’université
qui n’aboutissent jamais. Critique du progrès, conclusion tragique
: l’homme est en train de rapetisser : l’homme devient un homme
sans morale, sans scrupules, qui a perdu foi en Dieu.
Je peux être un très grand technicien du langage et n’avoir
aucune intention d’altérité : je ne saurais pas communiquer,
c'est-à-dire sans aucune disponibilité pour un auditoire.
Communication possible car il y a chez l’homme une invention de symboles,
de signes. Ce que nous avons en commun c’est un double métaphorique
du monde. Dernier élément constitutif de la communication : l’élément
de l’expérience commune c'est-à-dire que pour que cette
disposition éthique (vouloir rencontrer l’autre), ne faut-il pas
aussi "habiter un monde commun" ?
II. La communication sur une communauté d’expériences
21. Situations limites : où on est face à l’incommunicable.
Soit on n'arrive pas à dire ce que l’on "ressent" (on
ne peut pas parler de pensée puisque comment penser ce que l’on
ne peut pas dire) soit l’autre n’arrive pas à recevoir ce
qu’on lui dit. On a du mal à communiquer l’intuition. Le
sensible, c’est le rapport de l’être singulier au monde. On
a tous un rapport au monde singulier alors qu’il y a une universalité
des sciences. Ou alors peut être face à une situation tellement
inouïe, extraordinaire qu’aucun mot ne peut la dire. L’expérience
de la sidération, c’est l’aphasie. C’est
souvent l’effet d’une expérience inouïe ou d’une
très grande violence. Gorges Semprun L'Ecriture
ou la vie. La première partie est très intéressante
car il y analyse pourquoi il n’a pas pu écrire pendant 40 ans sur
son expérience de déportation. L’écriture de la déportation
est suicidaire pour certain – il essaye d’analyser cette impossibilité
: dans un premier temps, impossibilité de dire crûment ce qu’il
a vécu, les mots sont trop communs à toute une série d’expériences,
2ème cause de cette incommunicabilité c’est l’impossibilité
de la réception. Les gens dans les années 50 ne veulent pas savoir.
Primo Lévi Si
c'est un homme : il y a la même analyse : c’est impossible à
dire parce qu’avant tout c’est impossible à entendre. Entreprise
du refoulement dans l’après guerre dans l’inconscient collectif.
Ces livres ont été publiables à partir d’un nouveau
travail de mémoire. Expérience impossible à partager avec
ceux qui ne l’ont pas vécu. La mystique (soit
chrétien, musulman, ...) est une expérience particulière
avec Dieu, une union passionnée, rapport à Dieu sans aucune méditation
: il n’y a plus de relation entre le sujet et l'objet. Donc toutes les
églises se sont méfiées des mystiques parce que cela rend
inutile toute institution religieuse. Toute la difficulté de la mystique
est d’arriver à dire ce rapport personnel.
Il y a peut être une solution qui passe par une écriture métaphorique,
c’est la pensée par analogie (Metahpysical Poets). La métaphore
permet toujours d’évoquer un sens qui est à retrouver. Dans
la linguistique classique, les métaphores utilisées font signe
vers des modèles d’unités immédiates. Métaphore
de la musique et des couleurs très fréquente (Dieu est comme une
musique intérieure). On peut aussi penser à Michaux avec Plume.
Ce qui rend la communication possible en dernière instance c’est
une série d’expérience qui sont à la fois absolument
singulière et en même temps commune à la condition humaine
(ex : l’amour, le bonheur, etc…).
22. L’expérience esthétique est un modèle
d’expériences paradoxales, à la fois cela se partage
et en même temps cela ne requière par un savoir. L’émotion
esthétique ne peut pas être démontrée par argumentation.
Mais on ne peut pas le démontrer. Expérience paradoxale : à
la fois libre, désintéressée et intersubjective.
Il faut distinguer entre le jugement qui porte sur le bon et sur le beau. ("Le
miel paraîtra doux à l’un et amer à l’autre"
Protagoras dans Protagoras de Platon). C’est un
des grands axes de la faculté de juger de Kant. Sans
cette distinction bon / beau, l’esthétique n’existe pas.
2ème caractéristique : jugement universel qui porte sur le beau
(on sait bien que le jugement sur le bon n’est pas universel). Lorsque
je dis ‘c’est beau’ j’essaye de m’élever
à un point de vue universel. Mais on ne peut pas démontrer, à
aucun moment , que c’est beau, je peux juste espérer l’adhésion
des autres. Moins la beauté est démontrable et plus j’ai
besoin de l’adhésion des autres à mon jugement pour lui
donner une validité. Quand je dis ‘c’est beau’ j’intègre
le jugement de tout autre et présuppose que tout le monde va penser comme
moi, mais je peux me tromper.
La liberté du jugement esthétique : pour Kant
dans Critique de la faculté de juger (§14) "Le
beau est ce qui plaît universellement sans concept" : Paradoxe
entre universel et concept. Ex : Pour juger ce qui est ‘inhumain’
il faut pouvoir élaborer le concept d’homme en tant que nous sommes
des êtres vivants qui se font une représentation de ce qu’ils
doivent être, ce n’est pas un concept descriptif mais normatif,
ça désigne une espèce capable de se donner à elle-même
ne norme. Donc pour pouvoir juger il faut des concepts. Cela veut dire que le
concept de beau n’existe pas : nous avons un signifiant avec un non mais
le signifié est tellement variable (autant dans l’histoire que
d’une personne à l’autre – ex : Grecs beau = symétrie,
mesure). On est tous à peu près d’accord pour dire ce qui
est inhumain (violer, torturer…) parce que l’on a tous le concept
d’humain – mais pour le beau ... On essaye souvent de rationaliser
la beauté mais c’est artificiel. Le jugement esthétique
c’est le miracle d’une communication immédiate dans une communauté
sans concept commun. Pour Kant, il existe trois grands types de jugements :
le jugement logique : le jugement de connaissance – il faut pouvoir faire
une synthèse entre trois grandes facultés : la sensibilité,
l’entendement (concepts transcendantaux), et l’imagination. Il faut
poser la permanence du temps : c’est l’esprit qui fixe le présent.
Le présent c’est imaginer une permanence dans le temps. L’imagination
passe spontanément de quelque chose qui pourrait très bien être
un trompe l’œil (des arbres, un libre) à l’identité.
Ex : Picasso : réflexion sur notre perception à saisir en même
temps la face et le ¾. La sensibilité et l’imagination sont
sous la législation de l’entendement. Lorsque les catégories
traditionnelles ne permettent pas d’organiser le réel et qu’il
faut inventer des nouveaux concepts c’est la science, c’est penser,
c’est la philosophie. Un être humain philosophant c’est celui
qui est capable de penser un phénomène en inventant des catégories
(il faut sortir du objectif / subjectif, abstrait / concret). Il faut arriver
à modifier ses catégories qui au départ sont spontanées,
logiques et culturelles.
Le jugement éthique : trois grandes facultés
à l’œuvre : la faculté de la sensibilité (il
faut être sensible à la misère du monde), l'imagination
(il faut pouvoir imaginer la conséquence de nos actes – il faut
aussi pouvoir oublier pour vivre), ce jugement se fait sous la faculté
de la raison pratique : c’est elle qui donne la morale. Est-ce que le
jugement moral pourrait être sous le commandement d’une parole divine
? Se pourrait-il que la raison n’y soit pas législative et uniquement
la sensibilité ? La faculté morale en nous est-elle la raison
ou la sensibilité ? Est-ce qu’on s’indigne parce qu’on
a le concept d’humain ou au contraire parce que ça nous ‘touche’
? C’est au cœur de la philosophie du XVIII (Rousseau
avec le Romantisme). Pour Kant c’est la raison parce
que fonder la morale sur la sensibilité, c’est la fonder sur l’instinct
alors que la sensibilité est très variable. Fonder la morale sur
la raison pratique, c’est essayer de lui donner un fondement universel.
Ces deux jugements sont des jugements contraints, il y a toujours une faculté
qui domine et à laquelle je dois me soumettre. En science, il n’y
a pas de liberté de jugement : si on fait une démonstration mathématique,
à moins d’être de mauvaise fois on est obligé d’y
adhérer. Alors que pour le jugement esthétique on est libre et
sans contrainte.
§ 40 de La Critique de la Faculté de Juger de Kant
où il définit la communication esthétique comme une communication
qui n’obéit à aucune loi. C’est ce qui fait de l’expérience
esthétique le fondement de toute communauté. Ils sont capables
de s’accorder dans le domaine esthétique sans aucune obligation.
C’est parce qu’ils sont parfois capables de s’entendre dans
le domaine esthétique qu'après, ils sont capables de s’entendre
dans la logique et dans l’éthique. L’accord des sensibilités
est plus profond, plus primitif, parce qu’il est sans raison et ensuite
nous pouvons former des communautés politiques, etc.… Kant essaye
de lutter contre les trois égoïsmes (critère du beau, du
vrai, de bon). Si on s’accorde dans l’esthétique c’est
parce qu’il y a un ‘miracle de la sensibilité’. La
sensibilité ce n’est pas seulement ce qui me plaît, c’est
que parfois les sensibilités peuvent s’accorder sans contraintes.
Présence a priori de l’altérité. Sartre
: nous portons toujours en nous le point de vue de l’autre ce que démontre
la honte. C’est l’expérience esthétique qui dévoile
le mieux la nécessité pure de l’autre. Chez Kant
le fondement est à la fin.
La communication est un concept plus riche que sa simple définition technique
: ce n’est pas simplement une transmission réciproque d’informations,
la communication met en jeu des domaines différents comme la dimension
symbolique, la disposition éthique de l’homme (avoir l’intention
de former un être avec, l’intention de sortir de sa solitude métaphysiquement
parlant), la dimension esthétique dans laquelle s’éprouve
de la manière la plus pure et la plus libre c'est-à-dire sans
législation de concept le désir d’être avec. Finalement
ce qui est préalable à toute communication c’est d’être
dans un rapport commun, une expérience commune.